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Produire durable : une bonne affaire ?

Les problématiques relatives à la surexploitation des ressources naturelles – métaux mais aussi eau, sols, etc. – commandent d'en faire un usage beaucoup plus parcimonieux. Cela appelle des modes de production et de consommation plus raisonnés, avec ici quatres grandes axes d'amélioration :
  • Recyler des matières premières déjà extraites.
  • Produire des produits faits pour durer.
  • S'aligner sur des standards par industrie.
  • Renoncer à la production de gadgets.

Le progrès – au sens où on l'entend courammment de nos jours – est de produire sans cesse de la nouveauté. Quelque soit le domaine, des nouveaux modèles, pour la plupart de plus en plus high-tech, sortent régulièrement. Les high-techs reposent sur la consommation d'une grande variété de métaux, plus de 40 pour un smartphone. Une part relativement restreinte provient du recyclage. Pour l'essentiel c'est l'industrie minière qui les extrait directement du sous-sol avec les conséquences que cela implique : déforestation, exploitation des populations locales, pollution de l’eau, déchets miniers ou émissions de CO2...

À titre d’exemple, l’extraction des terres rares 5 est un carnage écologique absolu. Des quantités astronomiques d’eau et de réactifs chimiques sont nécessaires pour extraire des quantités infimes de métaux, le tout étant bien entendu rejeté directement dans la nature. Les déchets ainsi produits sont non seulement toxiques, mais aussi suffisamment radioactifs pour nécessiter un stockage sécurisé sur plusieurs centaines d’années. Si seulement les règles édictées en la matière par l'agence internationale de l'énergie atomique étaient respectées. Des contraintes dont les pays producteurs, particulièrement la Chine, ne s'embarassent évidemment pas.

Aucun organisme international n’a pu produire de chiffres précis sur le sujet. Mais les cas de maladies ou d’intoxications déjà répertoriés dans les « villes du cancer » laissent penser que le bilan humain environnemental et humain est extrêmement lourd. 6

Tout ceci est toutefois à contrebalancer par le fait que les quantités de métaux présentes dans un smartphone sont réduites, voir infinitésimales, pour des services rendus qui sont absolument fantastiques. Les high-techs permettent donc en réalité une utilisation particulièrement efficiente des ressources naturelles.

Mais alors, d’où vient le problème ?

Et bien, de l'effet rebond ! Les hautes technologies sont si efficaces, et désormais si peu chères, que l’efficacité attendue est complètement annulée par la multiplication exponentielle de leur usage. Avec des applications dont l'intérêt, rapporté à l'usage des ressources consommées, est discutable.

Dernières trouvailles en date : l'IoT – « l'internet des objets » en français – qui consiste à connecter à peu près tout et n'importe quoi, de la brosse à dents1 aux protège-tibias.2 De manière moins anecdotique, il n'est pas exagéré de ranger le déploiement de la 5G – la dernière génération d'internet mobile – dans cette catégorie.7

Un matériel high-tech tombera plus souvent en panne et, étant difficilement réparable, il sera remplacé par un produit neuf. Un renouvellement d'autant plus tentant que de nouveaux modèles sortent régulièrement, plus puissants, plus beaux et toujours plus connectés. Si un renouvellement accéléré constitue une assez mauvaise opération pour l'environnement, c'est en revanche une excellente manière de stimuler l'activité économique. Et donc de venir gonfler un peu plus le PIB.

Cycle de vie existant
Les constructeurs ne sont pas totalement étrangers à ce phénomène, qu'ils ont bien appris à utiliser à leur avantage en jouant sur une double obsolescence :
  • Technique avec la panne attendue de l'objet en question.
  • Perçue, avec la sortie régulière de nouveaux modèles devant absolument ringardiser les précédents.

Maintenant, imaginons un matériel de plus basse technologie centré sur 1) la couverture des besoins essentiels et 2) la durabilité. Pas de métaux rares, très peu d’électronique et que des métaux abondants issus du recyclage. Un tel produit fonctionnera de longues années sans rencontrer de problèmes particuliers. Des pièces s’usent forcément, mais sa conception le rend facile à réparer, en changeant uniquement la pièce défaillante.

Cycle de vie futur

La réparation nécessite certes quelques pièces détachées, mais surtout une part importante de main d’œuvre. C'est ici une bonne nouvelle pour l'activité économique. Mais il y a évidemment une limite à la remise en état. Si le coût des réparations est exhorbitant et, que par ailleurs, les matériaux sont très bien valorisés à la fin de leur cycle de vie, alors racheter un produit neuf est loin d’être un drame.

Il y a une juste limite à trouver : durable ne veut pas dire éternel.

Acheter durable ressemble a priori à une bonne affaire pour le consommateur. Pour l'activité économique reflétée par le PIB, cela prend plutôt l'apparence d'une série de mauvaises nouvelles  :
  • Tout d'abord, qualitativement, en se privant volontairement d'options jugées superflues. Moins de smart-quelquechose et la valeur ajoutée se trouve amputée d'une de ses composantes aux perspectives de croissance les plus prometteuses .
  • Ensuite, quantitativement. Car la valeur ajoutée ne mesure que les biens nouvellement produits.4 Si un produit quelconque, d'une paire de chaussures à une machine à laver, dure deux, trois ou dix fois plus longtemps sans besoin de renouvellement, c'est autant de valeur d'usage conservée pour la société, mais une perte de chiffre d'affaire pour les entreprises productrices. Donc, à l'échelle d'un pays, autant de points de PIB perdus. Ce principe vaut également pour le marché des biens d'occasion : ces montants échappent totalement au PIB.

La production d’objets durables, réparables, économes en ressources, ou favoriser un essor du marché de l'occasion reviennent à une attaque en règle contre les principes fondamentaux du PIB. Pour les partisans de la nouveauté à tout prix, passer à autre chose pourra effectivement être une période difficile à vivre. Pour tout le reste, il s’agira de se libérer d’une agitation économique qui, en plus de ne pas être durable se révèlera, une fois passée de mode, tout à fait dispensable.

Ce n'est pas un frein à l'innovation, bien au contraire. Les nouveaux modèles viseront à consommer toujours moins de ressources et à améliorer les points de défaillance qui permettront de garantir une amélioration continue de leur durabilité, de leur fiabilité et de leur réparabilité.

En outre, si éviter le renouvellement accéléré de biens matériels permet d'économiser les ressources consommées, il a également comme effet de s'épargner tout le temps de travail nécessaire à la production des nouveaux produits. À l'échelle de la société, cette avancée pourrait typiquement se traduire par une baisse l'âge de départ à la retraite. Sans aucune contrepartie en termes de confort matériel. Voilà où est le vrai sens du progrès.

Consommation ressources

Là est bien l'angle mort du PIB : il ne mesure qu'un flux de richesse sans avoir la moindre idée ni de sa qualité, ni du stock, ni de sa répartition. Si la prospérité mondiale était une grande baignoire, le PIB serait la seule mesure du débit au niveau du pommeau de douche. Après des décennies à vouloir l'augmenter comme des forcenés, au point de venir à manquer d'eau, peut-être serait-il temps de veiller à ce que la baignoire soit bien fermée. Et de traiter enfin le sujet de toute l'eau qui est versée à côté.