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La double contrainte carbone

Pour commencer, imaginons l’humanité comme une communauté vivant isolée sur une île où il n’y a à peu près rien. Fruits, métaux, plantes, récoltes, outils, loisirs, vêtements : tout ce dont nous avons besoin se trouve de l’autre côté de la rive.

L’effort fourni pour effectuer les allers-retours représente l’énergie que la société utilise pour fonctionner. Au tout début, la seule énergie disponible était celle des bras et des jambes des plus sportifs, ces traversées étaient donc effectuées à la nage. Ou, pour les plus ingénieux, à la rame. Nous devions donc nous contenter de ce que ces esclaves courageux volontaires étaient capables d’apporter sur leur dos ou dans leurs embarcations de fortune.

Énergie

La longue histoire de l’humanité sera ponctuée de quelques évolutions technologiques, mais rien de comparable avec ce qui nous intéresse ici : l’avènement des combustibles fossiles. Ceux-ci ouvrent l’accès à une énergie abondante qui, au rythme de l'invention des machines exploitant leur potentiel, a façonné nos sociétés modernes.

En un siècle à peine, la transition s'effectue vers la situation actuelle. Grâce au charbon, au pétrole et au gaz naturel, chaque être humain bénéficie désormais, pour son confort personnel, de l’équivalent de plusieurs centaines de nageurs à plein temps. Avec une telle force de travail, la quantité de richesses accessibles est tout bonnement phénoménale.

Énergies fossiles

Mais d’où vient toute cette puissance ?

Résumé à l’extrême, c’est un peu comme si la nature avait pris la quasi-intégralité des végétaux ayant poussé sur cette planète – en capturant au passage de gigantesques quantités de CO2 – et les avait compressés sous terre, dans un format extrêmement concentré en énergie.

Inutile de préciser que consumer en quelques décennies le fruit de centaines de millions d’années de transformations géologiques n’est absolument pas dénué de conséquences.

En brûlant des combustibles fossiles, nous relâchons dans l’atmosphère des quantités phénoménales de CO2 qui étaient auparavant emprisonnées à des kilomètres sous terre. Et ce faisant, nous en modifions sa composition.

Or le CO2 fonctionne comme une couverture : lui-même ne chauffe pas, mais il garde très bien la chaleur. Nous avons tous fait l’expérience de rentrer dans un lit froid et d’attendre qu’il se réchauffe progressivement. L’atmosphère terrestre contenant du CO2 fonctionne exactement de la même manière, mais avec une échelle de temps quelque peu différente : nous ne parlons pas ici de quelques minutes, mais plutôt de plusieurs décennies.

Ainsi le réchauffement n’est-il pas immédiat. Quoi que l'on fasse, la dérive du climat pour les 20 à 30 années à venir est déjà entièrement déterminée par nos émissions passées. Quant au CO2, il est là pour des siècles. Gardons donc bien en tête qu’il ne suffira pas de changer subitement d’avis, dans la panique, pour rattraper nos bêtises.

Second point : le changement climatique n’est pas uniforme. Lorsque l'on parle de 2°C de réchauffement, il s'agit bien d'une variation en moyenne, à l'échelle de la planète. Cela se traduit par un réchauffement deux fois plus important, de l'ordre de 4°C, au niveau des continents. Ces variations de grande envergure sur terre sont contrebalancées par une plus grande inertie au niveau des océans, la température mesurée y étant celle de l’eau.

Concernant les conséquences, la règle de base est partout la même : une succession de drames. Mais toutes les régions du globe ne seront pas logées à la même enseigne. Certaines zones pourraient même devenir, bien avant la fin du siècle, totalement invivables. Au sens littéral du terme. Il serait alors impossible de s'aventurer dehors, les effets combinés de la chaleur et de l'humidité étant mortelles pour un adulte en bonne santé.

Dernier point, absolument crucial : les conséquences du dérèglement climatique ne sont absolument pas linéaires. Le franchissement de chaque degré supplémentaire expose à des conséquences infiniment plus graves que celles apportées par le degré précédent. À partir de 2°C, nous franchissons très certainement des points de non-retour, et courons donc le risque de voir la machine climatique s'emballer.

Catastrophes naturelles à répétition, vagues de chaleur meurtrières, insécurité alimentaire croissante, avec à la clé famines, réfugiés par centaines de millions et conflits armés un peu partout sur le globe; le changement climatique a le potentiel de faire de la vie de milliards de personnes un véritable enfer sur terre. C’est de très loin la plus grave menace liée à notre addiction aux énergies fossiles.

Mais ce n’est pas pour autant le seul danger qui nous guette.

Voitures, camions, bus, avions, machines agricoles, engins de chantier, navires marchands... Plus de 98% de la mobilité mondiale tourne avec des dérivés du pétrole. Manquer de pétrole reviendrait aujourd'hui à mettre l'économie mondiale à l'arrêt. Alors, en termes de stocks purs, c’est sûr que nous en avons encore énormément sous les pieds. Cela ne doit pas nous rassurer pour autant. Il n’est en rien nécessaire de se rapprocher de l’épuisement total pour que les ennuis sérieux commencent.

Si vous êtes à Nantes et que toutes les boulangeries du quartier n’ont plus de croissants, savoir que la boulangerie du centre-ville de Perpignan est encore ouverte ne sauvera pas votre petit déjeuner. Pour le pétrole, c’est pareil. Il y en a assez pour qu’il y en ait toujours « quelque part », mais l’accessibilité de ces sources est très loin d’être une question secondaire. En réalité, nous sommes déjà confrontés à ce problème. La production de pétrole dit « conventionnel », c'est-à-dire facile d’accès, a atteint son maximum en 2008. Depuis, sa production décroît lentement d’année en année, et, comme nous ne découvrons plus suffisamment de nouveaux gisements, ce déclin est voué à se poursuivre lentement, jusqu’à l’épuisement total.

Pour compenser, les gisements « non conventionnels » ont pris la relève. Et ce en dépit du fait qu’ils sont, par définition, beaucoup plus laborieux à exploiter. Plus le temps passera, plus il faudra chercher le pétrole dans des terres reculées ou en profondeur, en fissurant de la roche ou en purifiant des poches de sables. Ou encore en le produisant à partir de charbon ou de gaz naturel, au prix de lourds procédés de transformation. Se procurer du pétrole nécessitera des installations toujours plus coûteuses, et consommera toujours plus d’énergie, pour extraire des volumes de plus en plus faibles.

Ce qui nous pend au nez ce n’est donc pas la fin totale du pétrole, mais bien la raréfaction du pétrole aisément accessible. Nous allons tôt ou tard nous retrouver définitivement à court de pétrole bon marché. La seule question qui reste en suspens, c'est de savoir à quel point nous aurons détraqué le climat quand cela se matérialisera.

Il ne faut d’ailleurs pas croire la fable qui veut que nous laisserons nos enfants assumer seuls les conséquences de notre addiction à l’or noir. Nous aurons le privilège de ressentir, de notre vivant, les deux mâchoires de la contrainte carbone exercer une pression toujours plus importante sur nos sociétés.

Double contrainte carbone Double contrainte carbone

Concrètement, nous pourrions probablement représenter notre île-humanité par un tableau qui ressemblerait à ça :

Changement climatique
  • D’un côté, le réchauffement climatique et son cortège de catastrophes : désertification, montée des eaux, mauvaises récoltes, incendies, ouragans, inondations, canicules, sécheresses…
  • De l’autre côté, la raréfaction du pétrole facile d’accès : nous ne disposerons guère plus que d’un petit rafiot dont il faudra, en prime, économiser l’essence.

Voilà un bien sombre panorama. Loin d’être inutilement alarmiste, il donne une image assez réaliste de ce qui nous attend. Dans le cas où, bien sûr, nous choisirions de continuer sur notre lancée. Dans cette éventualité, nous serions bien les uniques responsables de ce cataclysme.1

L’avenir reste plus que jamais ce que nous en ferons.