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La croissance verte est-elle possible ?

L'énergie est ce qui anime la matière. Sans énergie, pas de chaleur et pas de mouvement. La quantité d'énergie que nous pouvons mobiliser au service des activités humaines, que ce soit pour produire ou pour se déplacer, forme donc une limite physiquement indépassable.

Or, préserver un climat viable nous impose aujourd'hui d'arriver à se passer de nos principales sources d'énergie : le pétrole, le charbon et le gaz naturel. Ne disposant pas de substituts à la hauteur, parvenir à atteindre cet objectif passera donc, nécessairement, par le fait de devoir revoir fortement à la baisse la demande énergétique globale. 1 2

Est-ce qu'un tel contexte de contraction énergétique se traduit forcément par une baisse du PIB ?

Une fois n'est pas coutume, commençons par une bonne nouvelle : l'efficacité énergétique de l'économie mondiale progresse continuellement. Chaque année, produire 1 000€ de richesses demande 1,7% d'énergie en moins que l'année précédente. 3

Cela s'explique par les innovations techniques, la part croissante de l'économie dédiée aux services, et les politiques volontaristes des états pour favoriser les économies d'énergie.

Est-il réaliste d'attendre que cette tendance se poursuive ? Difficile d'y répondre car plusieurs phénomènes vont venir agir dans des directions différentes.

Le premier phénomène à intervenir, avec une quasi-certitude, c'est que la transition énergétique reposera sur une électrification massive. Or, qui dit plus d'électricité, dit plus de pertes. Entre le réseau et les batteries, de 5 à 30% de l'énergie primaire produite serait ainsi perdue, ce qui penche plutôt vers une hausse de l'intensité énergétique.

Le second phénomène est l'apparition de rendements décroissants : des progrès spectaculaires ont été faits ces dernières années pour améliorer la sobriété de toutes types de moteurs, chauffages, appareils éléctroménager et processus de production; pour nombre de technologies, les grands gains d'efficacité sont probablement derrière nous. Les nouvelles avancées technique seront potentiellement de plus en plus longues pour des gains de plus en plus faible.

Nous pouvons toutefois espérer des gouvernements qu'ils favorisent une plus grande adoption des innovations déjà disponibles, ainsi qu'une généralisation des comportements vertueux en matière de sobriété énergétique.

Reste le développement des services, avec une très grande inconnue : que devient ce secteur, historiquement construit sur l'accès à une énergie abondante, dans une économie en contraction énergétique ?

Supposons que les effets positifs l'emportent, et que finalement l'intensité énergétique du PIB continue de baisser au même rythme que sur les 30 dernières années. Dans le meilleur des cas, c'est-à-dire avec une transition énergétique record, nous pouvons tout juste espérer maintenir le PIB mondial au niveau actuel.

baisse intensite énergétique PIB

Quant à conserver le taux de croissance actuel, c'est une autre histoire. Cela suppose que le PIB mondial puisse doubler d'ici 2040. Et tripler à l'horizon 2050.4

Répondre à la question posée suppose donc de déterminer, de la manière la plus concrète possible, à quoi pourraient correspondre ces dizaines de milliards de richesses supplémentaires produites pour une consommation d'énergie proche de zéro.

intensité énergétique

Nous pouvons déjà faire une croix sur l’agriculture intensive, le BTP – bâtiments et travaux publics – et l’intégralité de l’industrie : ces secteurs utilisent des machines et des procédés qui, par définition, sont extrêmement gourmands en énergie. Sauf, bien sûr, à retourner à des pratiques artisanales.

Si la production de biens matériels dépend étroitement des dépenses énergétiques, nous pouvons espérer que les services échappent à cette contrainte. Ce serait aller un peu vite en besogne.

Sans énergie, pas de production, pas de déplacements, pas de livraisons... Et donc, pas de logistique, pas de tourisme, pas de ventes, pas de support client, pas de marketing, pas de RH et pas de projets de transformation pour digitaliser tout ça. Il est très difficile, dans ce contexte, d’envisager une multiplication d'emplois de bureau qui soient réellement productifs, vu qu'il n'y a rien de plus à produire.

Cette remarque vaut particulièrement pour une grande partie de l’économie numérique. Les modèles économiques de plateformes comme Amazon, Booking, Veepee, ou encore ceux des agences en ligne et des comparateurs, reposent in fine sur des ventes physiques. Sans compter le fait que la croissance de leur propre service passe par l'installation d'immenses data centers, dont la voracité énergétique n'est plus à démontrer.

Il y a également tout le contenu numérique disponible « gratuitement », qui en réalité monétise – via la publicité – le temps d'attention de futurs consommateurs de produits bien physiques : SUV, vols en promotions etc.

Ainsi, si le numérique porte toujours un certain potentiel de croissance et d'innovation, nous restons bien loin de tenir la martingale permettant de produire des milliards de richesses pour une quantité d'énergie dérisoire.

Reste la possibilité de nous tourner vers des services d'humains à humains, sans marchandise intermédiaire : recherche, enseignement, culture, divertissement, soins et services à la personne. Le tout physiquement à une échelle locale, sans intervention d'un véhicule personnel, ou à travers des canaux numériques suffisamment sobres en énergie.

Une forte progression de ces activités est tout à fait compatible avec la transition vers une sobriété systémique, ce qui permet d'esquisser les contours de ce à quoi une « croissance verte » pourrait éventuellement ressembler.

croissance verte

Pour autant, doubler le PIB mondial d'ici 2050 suppose de produire chaque année quelques 90 000 milliards d'euros de richesses supplémentaires. Soit plus de 5 fois le marché mondial du pétrole, 224 fois celui des ventes de smartphones ou plus de 6 300 fois l'intégralité des revenus générés par l'industrie musicale.

Même si de telles perspectives peuvent sembler enthousiasmantes, soyons réalistes : sans énergie, les performances impliquées sont en dehors de toutes proportions. Dans un contexte de réduction ambitieuse des émissions de CO2, la baisse plus ou moins marquée du PIB est, de très loin, l'issue la plus probable.

En résumé :
  • Une « croissance verte » basée sur une production d'énergie en hausse, et qui serait assurée par des énergies renouvelables, est rigoureusement impossible.
  • Une croissance centrée sur des services humains ne souffre pas de réelles limites physiques, pour autant, tout indique qu'une telle approche n'est pas viable économiquement parlant.
  • Une stagnation du PIB mondial, à plus ou moins 5% près, n'est pas théoriquement inenvisageable dans le cas d'une combinaison extrêmement favorable entre progression des énergies bas carbone et augmentation de l'efficacité énergétique. Miser sur un tel niveau de performance pour l'économie mondiale reste néanmoins un pari extrêmement spéculatif.
  • Dans tous les cas, le moindre retard pris sur la trajectoire de transition optimale se traduira, pour rester dans les clous, par la nécessité de faire décroître l'activité économique, et donc le PIB.

Pour finir, s'ajoute un autre phénomène tout à fait déterminant: la croissance démographique. Les projections de l'ONU prévoient une augmentation de la population mondiale de 32% d'ici 2050.5

Sachant que, dans le meilleur des cas, nous parviendrions à peine à maintenir le PIB actuel, respecter une trajectoire 2°C se traduirait en moyenne, quoiqu'il arrive, par une baisse significative du pouvoir d'achat.