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Echangeur autoroutier à Shangai
Échangeur autoroutier à Shanghai, Chine © Denys Nevozhai on Unsplash

La croissance verte est-elle possible ?

Préserver un climat viable impose d'apprendre à se passer des énergies fossiles, qui représentent aujourd'hui plus de 80% de la consommation globale d'énergie. Une partie pourra être remplacée par des sources décarbonées, le nucléaire et les énergies renouvelables, mais le reste devra faire l'objet d'une forte baisse de la demande en énergie. 1 2

Peut-on maintenir de la croissance économique dans un tel contexte ?

Quantifier les impacts repose pour l'essentiel sur la mesure de l'intensité énergétique, c'est-à-dire de la relation entre consommation d'énergie et production de richesses.

Intensite énergétique du PIB Intensite énergétique du PIB

Commençons par une bonne nouvelle : sur les quatre dernières décennies, l'efficacité énergétique de l'économie mondiale est en progression constante. D'année en année, produire 1 000€ de richesses demande en moyenne 1% d'énergie de moins que l'année précédente. 3

Cette progression s'explique par :
  • Les innovations techniques
  • Les politiques volontaristes des états pour favoriser les économies d'énergie
  • La progression de la part de l'économie dédiée aux services

En termes d'innovations techniques pures, les principaux gains d'efficacité sont très probablement derrière nous. On observe d'ailleurs, depuis le début des années 2000, un certain ralentissement – preuve s'il en est que l'arrivée d'internet n'a pas dématérialisé l'économie.

Dans toutes les industries, les constructeurs ont intégré la sobriété énergétique dans leurs efforts de recherche et de développement, et les modèles récents sont presque tous capables d'afficher des niveaux de performance énergétique excellents. Il est certes toujours possible de faire un peu mieux, mais il est tout à fait déraisonnable d'attendre encore des changements réellement révolutionnaires. En tout cas sans questionner profondément les usages.

Une plus grande marge d'amélioration réside en revanche dans le fait que les innovations en question sont loin d'avoir été universellement adoptées. Que ce soit pour les logements, les véhicules en circulation ou encore les appareils opérées par les commpagnies aériennes, plusieurs décennies sont nécessaires pour renouveler ou rénover un parc existant.

Une approche déjà tenue en échec

Miser sur l'amélioration de l'efficacité énergétique pour arriver à ménager croissance économique et respect des objectifs climatiques est loin d'être une idée nouvelle. Cette approche constituait la clé de voûte des « paquets énergie-climat », adoptés par l'union européenne en 2008. Tenir simultanément les objectifs de croissance et de baisse de la consommation d'énergie passait alors par une diminution de l'intensité énergétique de 5% par an.4

Dix ans plus tard, en 2018, la progression constatée ne dépasse pas les 2% annuels. Un comble pour un continent qui augmente continuellement sa part de services en important toujours plus de produits manufacturés de Chine, pays dont la consommation d'énergie a explosé dans le même temps.

Ajoutons à ce sujet que les consommations d'énergie des avions et des navires assurant des liaisons internationales constituent, pour reprendre la terminologie officielle, des « soutes énergétiques », qui ne sont pas comptabilisées ni dans le pays de départ, ni dans le pays d'arrivée. Les dépenses énergétiques – et les émissions de CO2 correspondantes – pour transporter vers l'Europe des dizaines de millions de touristes et toute la production venant d'Asie sont en réalité affectées à deux organisations internationales : l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI) et l'Organisation maritime internationale (OMI).

À l'échelle globale, atteindre les baisses attendues de consommation d'énergie tout en conservant le PIB actuel supposerait que les besoins en énergie de l'économie mondiale puissent dimininuer 4 à 5 fois plus rapidement que sur les dernières décennies. Et cette fois, impossible de jouer sur le commerce extérieur pour espérer mettre la poussière sous le tapis.

Baisse intensite énergétique du PIB

Atteindre une « stagnation verte » apparaît d'emblée comme un objectif totalement hors de portée.

Quant à conserver le taux de croissance mondial actuel, de 3% par an, le PIB mondial doublerait d'ici 2040, et, en continuant exponentiellement, pourrait presque tripler à l'horizon 2050.5

Comment cela serait-il possible ? Répondre à cette question suppose de déterminer à quoi pourraient correspondre ces dizaines de milliards de richesses supplémentaires produites pour une consommation d'énergie proche de zéro. Et cela de la manière la plus concrète possible, inutile donc d'invoquer « la magie du progrès » pour éviter de répondre à la question posée.

Quelle croissance verte ?

Si la production de biens matériels dépend étroitement des dépenses énergétiques, et est donc condamnée, nous pouvons espérer que les services échappent à cette contrainte.

Vers une économie de services ?

Malheureusement, sans énergie, pas de production, pas de déplacements, pas de livraisons... Et donc, pas de logistique, pas de tourisme, pas de ventes, pas de support client, pas de marketing, pas de RH et pas de projets de transformation pour digitaliser tout ça. Il est très difficile dans ce contexte d’envisager une multiplication d'emplois de bureau qui soient réellement productifs, vu qu'il n'y a rien de plus à produire.

Cette remarque vaut particulièrement pour une grande partie de l’économie numérique. Que ça soit en jouant le rôle de distributeur, d'intermédiaire ou par l'affichage de publicité, les grandes entreprises du numérique tirent bien l'essentiel de leurs revenus de l'existence de ventes physiques. Sans compter le fait que la croissance de leur propre service passe par l'installation d'immenses data centers dont la voracité énergétique n'est plus à démontrer. 6

Ainsi, si le numérique porte toujours un certain potentiel de croissance et d'innovation, nous restons bien loin de tenir la martingale permettant de produire des milliards de richesses pour une quantité d'énergie dérisoire.

Reste la possibilité de nous tourner vers des services d'humains à humains, sans marchandise intermédiaire : recherche, enseignement, culture, divertissement, soins et services à la personne. Le tout à une échelle locale, sans intervention d'un véhicule personnel, ou à travers des canaux numériques – suffisamment sobres en énergie, bien entendu. Ici, pas d'objection particulière. Nous pouvons donc esquisser les contours de ce à quoi la « croissance verte » pourrait éventuellement ressembler.

croissance verte

Parvenir à ce résultat suppose que l'artisanat local, la culture et les services de proximité connaissent chaque année une croissance 600 fois plus importante que celle des industries mondiales du cinéma et de la musique réunies.

Malheureusement donc, rien à l'horizon qui ne puisse nous voir raisonnablement espérer faire beaucoup mieux que les 1% de progression annuelle observés depuis 50 ans. Au regard de ce qui a été dit sur les rendements décroissants issus de l'innovation technique, garder ce rythme apparaît même comme un sacré défi.

Un changement de modèle est inéluctable

À l'arrivée, la sobriété énergétique devra se faire en grande partie au prix d'une réduction de l'activité économique, en tout cas sous sa forme actuelle. L'ordre de grandeur attendu est une division par deux à l'horizon 2050, ce qui représente une contraction du PIB mondial de 2% chaque année.

croissance verte

Le réchauffement climatique est un sujet qui, à lui seul, n'épuise pas la question environnementale, très loin de là, mais il a le mérite de reposer sur des principes physiques que l'on peut quantifier. Et pour peu que l'on fasse le calcul, la conclusion reste invariablement la même : la décroissance du PIB est inéluctable.

😱 La décroissance ? Mais c'est beaucoup trop radical !

Oui, mais c'est somme toute logique car le problème à traiter est lui-même radicalement grave ! Par ailleurs nous partons avec 20 à 40 ans de retard, ce qui n'arrange pas les choses.

Lutter contre le réchauffement climatique avec des « petits pas » revient à traiter un cancer avancé avec du paracétamol : une approche certes très modérée mais totalement inefficace.

Le traitement suppose au contraire une trithérapie de choc : transition énergétique, efficacité énergétique et décroissance économique maîtrisée.

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